05 janvier 2020

Koenigsmark

Kœnigsmark, de Pierre Benoit 1886 Albi 1962 Ciboure, 
paru le 11 novembre 1918, jour de l’armistice ,


a été le premier ouvrage publié par le Livre de Poche, collection lancée en 1953 par Henri Filipacchi créateur en 1931 de la Bibliothèque de la Pléiade. Henri Filipacchi a été chargé également en 1940  par la Propaganda Staffel de recenser les livres "susceptibles d'indisposer les autorités d'occupation" la liste Otto (du nom de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Otto Abetz). Ceci explique peut-être ce choix du roman d'un écrivain conservateur et réactionnaire comme entame d'une collection qui deviendra un immense succès.
Filipacchi et Benoit connurent quelques ennuis à la Libération et furent jugés : affaire classée par la Commission d'épuration pour le premier, relaxe pour le second.

[parmi les rares souvenirs notables évoqués par mon père, il y avait le fait que dans sa jeunesse, il s'était tiré involontairement une balle de revolver dans le sexe et également qu'il avait participé à l'arrestation de Pierre Benoit. Ne l'ayant jamais vu un livre entre les mains, j'ai toujours imaginé qu'il ne l'avait pas inventé, ce nom d'écrivain.
En fait, après recherches, (tout n'est pas bien net cependant) : Pierre Benoit a été arrêté une première fois à Bayonne le 15 septembre 1944 par un groupe de jeunes maquisards espagnols (???) et sera ensuite  incarcéré à la prison de Dax. Mis en résidence surveillée à partir du 15 novembre 1944, le 23 novembre 1944, un ordre d'arrestation est à nouveau lancé (intervention paternelle présumée). Après un séjour dans une clinique dacquoise pour soigner un genou, il sera incarcéré à la prison de Fresnes du 23 janvier 1945 au 4 avril 1945.]

Je n'ai pas lu Kœnigsmark, par contre j'ai lu Mademoiselle de la Ferté (1923) du même Pierre Benoit dont l'intrigue se déroule à Saint Paul lés Dax.
Commentaire de lecteur sur Babelio : un roman avec pour toile de fond des marais malodorants, chargés de brumes épaisses et une maison humide et malsaine dans laquelle l’héroïne, seule et sans avenir, est condamnée à croupir.
[il n'y a plus de nos jours de marais malodorants mais un grand centre commercial à la place avec plein de bretelles d'accès et des lotissements de partout.]

Ecoutons Eric-Emmanuel Schmitt  parler de l'auteur dans sa préface de Mademoiselle de la Ferté : Aujourd'hui sa position relève du paradoxe; lui qui fut aimé du public et ignoré par les lettrés connaît la situation inverse : ignoré par le public et aimé des lettrés.
Romancier du trouble et de l'écriture oblique, Pierre Benoit n'est lui-même que lorsqu'il se retire. Il ne se présente pleinement qu'absent. Au lecteur de compléter la trame...

[Daniel Filipacchi (Salut les copains) est le fils de Henri Filipacchi.
Le livre de poche, c'est bien mais ça vieillit mal]

10 décembre 2019

Une journée bien remplie

  M. Barnarat, lyonnais d'origine, offre un type superbe de citoyen démocratique. Son emploi du temps quotidien mérite une petite narration.
Levé sur le coup de neuf heures, M. Barnarat commence à se traiter par deux ou trois chopines de vin blanc. Vers onze heures et demie, il consulte son horloge et proclame que l'instant des apéritifs sérieux a sonné. Homme de règles et de principes, il a sa marque de pernod, dont le choix a été le fruit d'une longue expérience, qu'il fait venir de loin, et qu'il est seul a boire dans Romans, où l'on fabrique une douzaine d'anis considérés. II en étanche cinq à six verres jusqu'aux environs d'une heure et demie où il rompt le pain, en débouchant du Beaujolais. Le déjeuner ne va point, cela s'entend, sans une bonne demi-tasse de marc ou d'armagnac. M. Barnarat s'autorise le petit verre avec la clientèle jusqu'au moment où il se rend à sa partie de boules, qui occupe le principal de son après-midi. Avec les boules, le vin rouge du pays est obligatoire. II ne m'a pas été donné d'estimer en personne par quel nombre de pots M. Barnarat lui rend hommage, mais je lui fais confiance, d'autant que le jeu de boules est altérant. Je ne parle naturellement point des jours de championnat, où le gosier de notre héros défie toutes les statistiques.
   Aux alentours de six heures, M. Barnarat regagne son café. Un cercle d'amis fidèles l'y attend pour célébrer le sommet de la journée, le grand, véritable et solennel apéritif. 
C'est le moment où volontiers, M. Barnarat entame le récit  de sa dernière campagne, qu'il a faite en septembre en qualité de lieutenant de garde-voies entre Saint-Vallier et Saint-Rambert d'Albon. II a été renvoyé à ses foyers au bout de trois semaines, et son amertume s'exhale chaque soir à neuf au quatrième verre de son pernod. Car je n'ai point besoin de dire que le pernod préside la séance. M. Barnarat, je le jure, ne sera point quitte qu'il n'en ait vidé ses dix verres où l'eau tient la moindre part, et la tablée du compère lui tient tête vaillamment. Chacun a son cru de pernod favori mais la purée d'absinthe est de même couleur dans tous les verres...

Éventail plié, 1939. Arthur fait ici la promotion du Pernod 40°. Coll. Roger.
(La dernière année car la fabrication et la vente de toute boisson apéritive à base d'alcool
 titrant plus de 16° furent interdites de 1940 à 1949.)

    Un seul des chevaliers n'y goûte point. Tourmenté par ses viscères, il avait vu un docteur qui lui dit: «Supprimez votre pernod». II s'est donc mis depuis au noir mandarin. Je dois dire pour l'histoire que, de toute la compagnie, il est de loin le plus maltraité, la face lie de vin, bavant, la main tremblante, ouvrant péniblement un œil strié et glaireux, d'un gâtisme accusé a moins de quarante-cinq ans.
   Le ton s’échauffe et s'envenime. Bousculant l'homme au mandarin dont la salive file, les buveurs s'affrontent, se vouant mutuellement a la male mort. M. Barnarat vitupère l'intolérance religieuse à la face du tailleur, qui lui réplique par une diatribe forcenée sur la quadrette victorieuse au concours de boules de Pâques 1925.
   On boit la tournée de la réconciliation vers neuf ou dix heures ! II n'est point si rare que la cérémonie se prolonge jusqu’à minuit, et non plus qu'on atteigne le quinzième ou vingtième pernod. M. Barnarat s'en va manger la soupe avec quelque morceau, dûment arrosé, de boudin ou de caillette. Enfin, avant de clore sa porte, il vide avec les derniers clients quelques couples de demis bien tirés, qu'il entremêle plaisamment d'un ou deux chasse-bière, à moins que les bouchons de champagne ne sautent en l'honneur d'une «Fanny» retentissante, d'une belote magistrale ou de quelque autre grand événement.
   Il me faut confesser que cet éminent éclectique a pu aborder la soixantaine avec la pupille alerte, le pied encore léger, la taille cavalière, le poil dru et brillant. On a pu voir toutefois qu'il est ménager de ses forces. Sa femme, levée a l'aube, debout quinze heures durant et qui ne boit que de l'eau minérale, porte sur son échine lasse et sa figure flétrie tous les stigmates des maux épargnés a son maître et seigneur.

Lucien Rebatet 
Les décombres , 1942

Lucien Rebatet , Les décombres ( best-seller sous l'occupation) : comme Bagatelles pour un massacre, 1937, L'école des cadavres, 1938, Les beaux draps, 1941, de Louis-Ferdinand Céline, à lire avec des pincettes et un masque de protection...

10 novembre 2019

Commedia dell’arte

Maurice Sand
Masques et bouffons

Maurice Sand
Masques et bouffons

Maurice Sand
Masques et bouffons

Maurice Sand
Masques et bouffons

[ Maurice Sand, baron Dudevant, 1823-1889, fils de George ]

Thomas Rowlandson 1756-1827 Londres

Ah ! j'allais oublier deux des personnages les plus connus de la commedia dell'arte : 

03 novembre 2019

Arbre en nuages


Au fond, le versant oriental de la crête de la Grande Paréi, en Savoie.

Chez Ce Glob est Plat
par Ostarc, Costar...

23 octobre 2019

Vivez mieux, vivez vieux !

Le semestre de travail se passa, sans qu’il arrivât rien de particulier, si ce n’est une conversation qu’eut Edmond un soir avec un Vieillard, nommé le Père Brasdargent, âgé de cent cinq ans. Cet Homme était encore assez vigoureux pour conduire la charrette dans la campagne, et y recueillir les gerbes. Edmond, qui revenait avec sa voiture d’un champ plus éloigné, trouva le Vieillard qui chargeait. Touché de respect à son aspect vénérable, il arrête, et va auprès de lui pour l’aider.
– Tu viens bien, mon Enfant, lui dit le Centenaire ; justement j’en suis aux plus hautes, et je sens que mes bras ne veulent plus s’étendre.
La voiture chargée, ils revinrent ensemble : Edmond gardait un respectueux silence en marchant derrière un Homme qui avait vu ses Aïeux, et naître son Père ....

Fragonard - Philosophe lisant - 1764

– Que vous êtes heureux, Père Brasdargent, d’avoir tant vu de choses, et de vous en souvenir !
– Mon Enfant, n’envie pas mon sort, ni ma vieillesse : Il y a quarante ans que j’ai perdu le dernier des Amis de mon enfance, et que je suis comme un Étranger au sein de ma Patrie et de ma Famille : mes Petits-enfants me considèrent comme un Homme de l’autre monde. Je n’ai plus personne qui se regarde comme mon Pareil, mon Ami, mon Camarade. C’est un fléau qu’une trop longue vie. Songe donc, mon Enfant, que depuis vingt-cinq à trente ans, à chaque nouvelle année, je la croyais la dernière ; que l’espérance, ce baume de la vie de l’Homme, le riant avenir de la Jeunesse, et même de l’âge mûr, ne sont plus pour moi : que le sentiment si vif qui attache un Père à ses Enfants ; le plaisir aussi vif de voir ses Petits-enfants, tout cela est usé pour moi. Je vois commencer la cinquième génération : il semble que la nature ne veuille pas étendre si loin notre sensibilité ; ces Arrière-petits-enfants me semblent des Étrangers. Je vois que de leur côté, ils n’ont aucune attache pour moi ; au contraire, je leur fais peur, et ils me fuient. Voilà la vérité, mon cher Ami, et non les beaux discours de nos Biendisants des Villes, à qui tout paraît merveille, la plume à la main.

La vie de mon père
Nicolas Edme Restif de la Bretonne 1734 Sacy -1806 Paris

15 octobre 2019

La bourse et la vie

© Etel Badiane

    Arrimées à la gouttière, ces bourses à l'endroit ou ces montgolfières inversées préparent le prochain printemps. Il s'agit des cocons contenant quelques centaines d’œufs de :

© Etel Badiane


Ainsi va la vie !

Dans l'industrie maternelle, encore mieux que dans l'art de la chasse, éclatent les hauts talents des Épeires. La sacoche de soie, le nid, où l’Épeire fasciée loge ses œufs, est une merveille bien supérieure au nid de l'oiseau. Comme forme, c'est un aérostat renversé, du volume à peu près d'un oeuf de pigeon. Le haut s'atténue en col de poire, se tronque et se couronne d'une marge dentelée, dont les angles se prolongent par des amarres fixant l'objet aux ramilles du voisinage. Le reste, gracieusement ovoïde, descend d'aplomb au milieu de quelques fils qui donnent de la stabilité.

Le sommet s'excave en un cratère clôturé de feutre soyeux. Partout ailleurs est l'enveloppe générale, formée d'un satin, blanc, épais, dense, difficile à rompre et non perméable à l'humide. De la soie brune, noire même, déposée en larges rubans, en fuseaux, en capricieux méridiens, orne dans le haut l'extérieur du ballon. Le rôle de ce tissu est évident : c'est un couvert hydrofuge que ne pourront traverser ni les rosées ni les pluies.

Exposée à toutes les intempéries, parmi les herbages morts, à proximité du sol, la sacoche de l'Épeire doit en outre défendre son contenu des froids de l'hiver. Avec des ciseaux fendons l'enveloppe. Au-dessous nous trouvons une épaisse couche de soie rousse, non travaillée en tissu cette fois, mais gonflée en ouate extra-fine. C'est une moelleuse nuée, un édredon incomparable comme n'en fournirait pas le poil follet du cygne. Telle est la barrière opposée à la déperdition de la chaleur.

Et que protège-t-il, ce doux amas ? Voici : au centre de l'édredon est suspendu un sachet cylindrique, rond au bout inférieur, tronqué au bout supérieur et clos d'un opercule en feutre. Il est fait d'un satin d'une extrême finesse ; il contient les oeufs de l'Épeire jolies perles orangées qui, agglutinées entre elles, forment un globule de la grosseur d'un pois. Voilà le trésor à défendre contre les rudesses de l'hiver.

Souvenirs entomologiques

07 octobre 2019

Problèmes de robinet

Au commencement était le robinet


   Je ne me souviens pas avoir connu de problèmes majeurs quant à la manière de se servir d'un robinet sauf peut-être quand il était grippé ou pris par le gel ou alors quand, bricoleur dans l'âme, je ne savais plus dans quel sens il fallait tourner le volant. L'apprentissage me semble néanmoins avoir été assez rapide et ne m'a pas laissé de séquelles apparentes.


Puis vint le temps de la baignoire.

   Là encore grande simplicité, un robinet d'eau froide, un robinet d'eau chaude, et prise de la bonne température au doigt mouillé.


Fut enfin le temps de la douche

   Un seau d'eau posé sur la tranche supérieure d'une porte entre ouverte , appuyé sur le chambranle , une corde pour pencher le seau et voilà une douche dans toute sa simplicité; mais on n'en est plus là car survinrent les startupiens, les innovateurs, les créateurs, les architectes d'intérieur, les stylistes... pour nous gratifier des purs instruments de supplices représentés ci-dessus.

   A moins d'avoir obtenu un Cap/Bep de plomberie ou mieux un Bts Fluides, Énergies, Environnements option Génie Sanitaire et Thermique, ou alors d'être pilote d'Airbus, ou d'avoir lu et retenu par cœur les 70 pages de la notice d'utilisation,  vous pouvez être sûr, dans 9 cas sur dix, d'enclencher une action que vous n'avez pas demandée. Vous désirez vous servir du pommeau de douche ? numérotez vos abattis ! vous prendrez en entrée une bonne douche glacée venant du haut. En trafiquant les boutons, ( une action rendue plus périlleuse si par excès d'optimisme, vous avez commencé à vous savonner, un point rouge, un point bleu, parfois rien du tout, c'est tellement évident...), vous déclencherez en supplément quelques jets malvenus, ne parviendrez plus à régler correctement le chaud et le froid...finirez en glaçon ou en écrevisse... Mais je ne vais pas dénombrer les nombreux cas de figure qui sont connus de tout un chacun.

    Même à l'humble robinet, évoqué plus haut, on a fait connaitre les pires avanies :
   Dans un restau je ne sais plus où, je vais pisser et  désire me laver les mains, comme il se doit. Tchouik, tchouik, deux jets de savon liquide et je tente d'actionner le robinet, je  passe mes mains dessous ( ah oui, la détection automatique) rien ! je pousse , je tire, je tourne, lui donne quelques coups, sur le dessus, sur les côtés, rien ! je change de lavabo, même tabac. J'étais là depuis cinq bonnes minutes, tel un singe de laboratoire à qui on fait passer des tests d'intelligence et qui patine dans la choucroute, quand un habitué venant à son tour se soulager m'a montré un truc sous le lavabo. Une pédale, comme sur les pianos !

Merdre, cornegidouille, à bas les déviants sanitaires et thermiques !!!

24 septembre 2019

Macao et Cosmage

Une histoire de paradis terrestre salopé à la Adam.e et Eve.e
ou de Robinson.ne Crusoé.e et Vendredi.e à l'envers.








Le début des emmerdes pour Macao


et pour Cosmage idem


"La nature entière fut courbée par la main de l'homme... La solitude n'exista plus...
Le travail fit un bruit d'enfer..."

   Cet album, Macao et Cosmage (je n'ai pas mis toutes les vignettes, il en reste beaucoup à découvrir) d'Edy Legrand a vu le jour en 1919. Cent ans après, on pourrait rajouter à l'image ci-dessus un ciel conchié du  mucus blanchâtre des avions, avec des hélicos en pagaille, des zuellaimes, des ailes delta, des parapentes, plein de petits drones; au sol des autos mobiles à la pelle, des beaux camions, (des trucks quoi) des motocyclettes, des vélos petits et grands, des rollers, des skates, des trottinettes, des onewheel, des monowheel,  des gyropodes (ce truc à deux roues utilisé parfois par les policiers municipaux; j'ai vu cet été à Capbreton une huitaine d'individus à l'air constipé se déplacer à la queue leu-leu avec ça, j'ai cru que j'avais atterri dans la série Le Prisonnier), les beaux yeux des caméras de surveillance, du mobilier urbain en veux-tu, en voilà, et sur la mer qui borde l’île, d'innombrables  petits bateaux qui vont sur l'eau, des planches de surf par milliers, bodyboard, longboard, kneeboard, skimboard, bodysurf, paddleboard, surfing canoë, surf tracté, stand up paddle, surf tandem, j'en passe et des meilleures,  des jet-skis à foison (mes préférés)....J'arrête là, ce n'est pas bon pour le moral.


08 juillet 2019

Le plan Million

   Après guerre, en 1950, les Hlm (habitations à loyer modéré) remplacent les Hbm (habitations bon marché). Les logements font cruellement défaut et  les travailleurs pauvres ne peuvent se loger même aux conditions  de loyers  HLM.

   Pierre Groues, l'abbé Pierre qui a fondé la communauté d’Emmaüs en, côtoie la misère quotidiennement. En 1954, lui qui a été député de 1945 à 1951 tente de faire passer par l'intermédiaire de son ami Léo Hamon un amendement : Il s’agit de prélever un milliard, sur les 90 prévus pour la reconstruction, afin d’édifier des cités de première nécessité. Dans la nuit du 3 au 4 janvier, après 72 heures de débat, le projet est rejeté.

    L'abbé n'en reste pas là. S'étant rendu compte du potentiel que représentait la radio, ( il a participé au jeu du Quitte au double de Zappy Max en 1953 et a gagné pour sa communauté 250000 francs), il lance un appel sur Radio-Luxembourg :

"Mes amis, au secours...

Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à 3 heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant-hier, on l'avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant l'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent!

Écoutez-moi ! En trois heures, deux premiers centres de dépannage viennent de se créer : l'un sous la tente au pied du Panthéon, rue de la Montagne Sainte Geneviève; l'autre à Courbevoie. Ils regorgent déjà, il faut en ouvrir partout. Il faut que ce soir-même, dans toutes les villes de France, dans chaque quartier de Paris, des pancartes s'accrochent sous une lumière dans la nuit, à la porte de lieux où il y ait couvertures, paille, soupe, et où l'on lise sous ce titre « centre fraternel de dépannage », ces simples mots : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t'aime ».

La météo annonce un mois de gelées terribles. Tant que dure l'hiver, que ces centres subsistent, devant leurs frères mourant de misère, une seule opinion doit exister entre hommes : la volonté de rendre impossible que cela dure. Je vous prie, aimons-nous assez tout de suite pour faire cela. Que tant de douleur nous ait rendu cette chose merveilleuse : l'âme commune de la France. Merci! Chacun de nous peut venir en aide aux sans abri. Il nous faut pour ce soir, et au plus tard pour demain: 5.000 couvertures, 300 grandes tentes américaines, 200 poêles catalytiques.

Déposez-les vite à l'hôtel Rochester, 92, rue de la Boétie ! Rendez-vous des volontaires et des camions pour le ramassage, ce soir à 23 heures, devant la tente de la montagne Sainte Geneviève.

Grâce à vous, aucun homme, aucun gosse ne couchera ce soir sur l'asphalte ou sur les quais de Paris."

1954  l’Abbé Pierre pique un petit roupillon bien mérité après son appel

   Cet appel à la radio va connaitre un  très fort retentissement  et provoquer un immense mouvement d’entraide.  Le nez mis dans le caca, les politiques vont finir par se bouger l'arrière-train.
   Il sera créé dans l’urgence des Logements Économiques de Première Nécessité financés par la Caisse des Dépôts et Consignations, puis sera organisé en 1955 le concours : 
Opération Un logement pour un million
 (soit 21 300 € valeur 2018, actuellement , on obtiendrait à peu près pour ce prix une niche aménagée sous un escalier d'immeuble)

   A Dax, seront construits deux petits ensembles de ce type, l'un à Berre qui sera dit "A l'abbé Pierre", l'autre au Gond, qui s'appellera tout naturellement  "le plan Million". L'idée  était donc de construire un logement pour un million d'anciens francs (les légers, le franc lourd ou nouveau franc viendra en 1960 ). Pour le prix, il y avait électricité, eau froide à volonté et un trou au plafond pour faire passer le tuyau du mirus chargé de chauffer toutes les pièces.

   J'y ai passé quatorze ans au plan Million et c'était notre adresse au début : Famille D., Plan Million 40 Dax, Ensuite, il a fallu gommer Plan Million (ça la foutait mal certainement de toujours rappeler le prix que ça avait coûté et puis il fallait bien commencer à effacer les années de misère), c'est devenu quartier Biarritz (bien plus chic), pour en arriver à avoir un nom de rue. Il nous échut la rue des Cigales pas loin de la rue des Abeilles (je nous aurais plutôt vu en fourmis).

   Qui habitait là ? Pas comme à Paris, des sans-abris ou d'anciens habitants de bidonvilles mais deux grandes familles, d'un coté, des  économiquement faibles (une charmante locution apparue en 1954) issus pour la plupart de l'exode rural : enfants ou petits enfants de paysans, fermiers, journaliers, ouvriers agricoles, métayers descendus des collines de Chalosse ou des pinèdes du nord de l'Adour,  sans qualifications mais largement pourvus en progéniture (on jouait dans cette catégorie) et de l'autre, le volet social : des filles-mères (une appellation légèrement infamante de l'époque) et leurs rejetons.

Le plan Million et sa majestueuse allée de prunus
(Et ta sœur? Elle fait du vélo!)

Le plan Million ne nous a pas survécu. Avant démolition, on sentait chez lui comme un désir de retourner à ses origines modestes : il avait fini par ressembler à un bidonville,  mais il avait accompli sa vaillante mission.

━ Et alors il dit quoi, l'athée anti-clérical ?
━ Eh bé, il dit :  Merci l'abbé !

01 juillet 2019

Glycines et libellules

[des amies à moi]

Vue d'Oyster Bay

Libellules

Glycines

Libellules (re)

et feuille de lotus (pour ne pas être sectaire)

Le tout par Louis Comfort  Tiffany (un nom cosy)  New York ↥ 1848 New York 1933 ↧